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Egypte: père Henri Boulad sur l’importance historique et mondiale de la révolution

Le père Boulad a donné une interview ce matin à Paul Arcand sur la radio 98,5FM de Montréal. Cliquer ici pour écouter l’entrevue, qui dure un peu plus de 8 minutes. Ou lire la transcription ci-dessous.

Le père Henri Boulad, jésuite, dirige le Centre Culturel Jésuite d’Alexandrie. Dans une interview à Radio-Canada il y a quelques années, il a dit : “Ou bien l’islam se réforme, ou bien nous allons vers une conflagration”  Dans l’entrevue d’aujourd’hui, il évoque  notamment un document en 22 points d’Al Azhar. Cliquer ici pour lire ce document.

Henri-Boulad

Transcription de l’entrevue:

Q. Père Boulad, quelle lecture faites-vous des derniers évènements, c’est-à-dire les manifestations, les jeunes qui ont envahi la place, et également, les tentatives de négociations pour obtenir des réformes ?

R. Au-delà de tout ce remue-ménage qui a eu lieu, qui est très important, tout ce que rapporte la télévision, une lecture en profondeur nous révèle quelque chose d’extrêmement important. A mon avis, il s’agit là d’un tournant historique.

Il s’agit évidemment dans un premier temps de l’éviction de Moubarak, du changement de régime. Mais au-delà de ça, il s’agit du rapport entre islam et modernité. C’est-à-dire, les problèmes que rencontre l’islam dans le monde entier, ou que le monde entier rencontre avec l’islam, tiennent à l’incapacité de l’islam à assumer la modernité, qui remonte à deux siècles pratiquement. Et cette modernité est incontournable. Alors toute une jeunesse égyptienne branchée sur le net avec Facebook, Internet, Youtube, Twitter et tout le reste, a pris conscience que les réponses apportées par la religion ne correspondent pas du tout à ce qu’ils attendent et ne répondent pas à la situation du monde d’aujourd’hui.

Q. Père Boulad, avez-vous l’impression que cette révolution, qui en est une quand même, pourrait échapper à ces jeunes, à ceux qui l’ont portée depuis le début ?

R. Elle pourrait leur échapper, c’est un grand danger. Je pense que c’est pour cela qu’ils s’accrochent, qu’ils veulent pas démordre et qu’ils s’installent à la place Tahrir et qu’ils vont pas la quitter. Il y a donc un rapport de force entre eux, ce que j’appellerais « les jeunes », qui sont les artisans de cette révolution, et d’une part le pouvoir, c’est-à-dire Moubarak et tous ceux qui sont derrière avec lui, et d’autre part les Frères musulmans. Donc, il y a trois partenaires, si vous voulez, principaux. Ils sentent que cette révolution peut leur échapper s’ils ne persistent pas, s’ils ne s’obstinent pas. Autant que je sente la chose, ils sont prêts à aller jusqu’au bout et à tout faire pour qu’elle aboutisse.

Alors évidemment, l’avenir n’est pas écrit d’avance, on ne le sait pas. Mais je sens qu’il y a là une détermination qui est toute nouvelle, et un rapport de force qui est tout nouveau, qui risque d’aboutir. S’il aboutit, c’est le monde entier qui va en connaître les conséquences, c’est-à-dire que tous ces mouvements que vous connaissez au Canada, en Europe et un peu partout dans le monde à travers l’Asie, à travers l’Afrique, ce qu’on appelle le fondamentalistes musulman, ce qu’on appelle les Frères musulmans, ce qu’on appelle le retour à la charia, tout ça va en prendre un sacré coup.

Car en Égypte, nous sommes au coeur du tourbillon. Nous sommes l’axe, si vous voulez, de l’islam et du monde arabe. Qu’on le veuille ou le veuille pas, c’est un fait. Si l’Égypte bascule dans la modernité, c’est tout l’islam qui va se trouver pris dans l’engrenage.

Q. Est-ce que vous croyez qu’il y aura un effet domino dans les pays autour  et même parfois jusqu’en Arabie saoudite ?

R. Partout.  Partout. D’autant que l’Azhar lui-même, la fameuse université Al-Azhar n’est-ce pas, a pris position la veille même des événements, le 24 janvier. Une déclaration en 22 points, que peut-être beaucoup de gens n’ont pas remarquée mais qui est extrêmement importante, qui réclame la séparation du religieux et du politique, du religieux et du social (c’est le point 9 de leurs 22 points) et toute une réforme de l’islam dans le sens de la modernité qui est vraiment nouvelle comme prise de position de la plus haute instance islamique dans le monde.

Q. Mais on voit actuellement quand même que les Frères musulmans tournent autour du pouvoir, ont participé à certaines discussion. Est-ce que vous croyez que les Frères musulmans peuvent faire partie de ce courant de la modernité ?

R. En tant que Frères musulmans, non. Mais c’est là justement le bras de fer qui se fait en ce moment et qui, s’il aboutissait, représenterait une révolution à échelle non seulement mondiale, mais à échelle historique. Donc nous sommes actuellement… Moi je retiens mon souffle tous les jours, n’est-ce pas, parce que je sens que nous vivons des moments exceptionnels. Peut-être que beaucoup ne voient là qu’un conflit entre l’ancien régime et le nouveau régime, des jeunes exaltés qui réclament leurs droits, une société qui a été, comment dire, exploitée jusqu’au trognon par une bande de salopards, si je puis dire. Oui, bon, oui, ça c’est exact. Mais moi je vois plus loin. J’essaie de voir qu’est-ce que tout cela signifie dans le long terme et en profondeur. Et c’est dans cette perspective que cette révolution me passionne. Autrement on tombe dans la chronique, le fait divers, un changement de régime.

Ce qui se passe en Égypte est infiniment plus important que ce qui se passe en Tunisie. D’ailleurs en Tunisie on s’aperçoit que rien ne s’est passé. On est à la case départ. Ben Ali est parti mais tous ceux qui sont avec lui et derrière lui sont restés.

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