nov 302011
 

Source: En marge des Frères musulmans, favoris du scrutin, les islamistes radicaux font leur entrée sur la scène électorale.

Par MARWAN CHAHINE Envoyé spécial au Caire

Donnés gagnants des législatives, les Frères musulmans sont le visage principal de l’islamisme politique. Mais à leur «droite», les salafistes font également leur entrée sur la scène électorale après des décennies de marginalisation. Ce courant religieux, qui aspire à imiter les premiers musulmans, passe pour l’aile radicale de l’islamisme. Il existe néanmoins une réelle diversité parmi ses membres.

Assis sur un grand tapis bleu à deux pas de l’ambassade américaine, une dizaine d’hommes portant la barbe longue répondent à des journalistes américains de Fox News. En face d’eux, un immense portrait représente un cheikh avec des lunettes de soleil. Cet homme, Omar Abdelrahman, est également connu sous le surnom de «cheikh aveugle». C’est un des leaders spirituels de la Gamaa-al-Islamiya, un mouvement qui a longtemps combattu le régime égyptien au moyen d’actions terroristes, avant de définitivement renoncer à la violence en 1997.

Tribune. Accusé d’avoir planifié les premiers attentats du World Trade Center, en 1993, le cheikh est actuellement emprisonné aux Etats-Unis. C’est son fils, Mohammed Omar Abdelrahman, qui préside son comité de soutien et dénonce une condamnation infondée et des conditions de détention inhumaines. Lui-même ancien jihadiste en Afghanistan et proche de Ben Laden, le fils a purgé de nombreuses années de prison en Egypte.

Pareille tribune n’aurait jamais été imaginable il y a tout juste un an. La révolution est passée par là et, avec elle, une libération de la parole, y compris pour les salafistes.

Aux législatives, trois partis unis dans la Coalition pour l’Egypte représentent le salafisme politique en marge des Frères musulmans. On leur donne entre 5 et 10% des intentions de vote.

Le parti Al-Nour, fondé à Alexandrie, est le plus important des trois. Mohammed Saied est son porte-parole et il n’est visiblement pas coutumier des campagnes électorales. Pas bien clair sur le programme économique ou social du parti – «de grands projets pour l’Egypte» -, l’homme est en revanche plus bavard quand on lui parle de la charia. «Oui, nous voulons l’application de la charia. Les médias occidentaux ne retiennent que la main coupée pour les voleurs, mais on oublie que c’est un ensemble de règles qui régissent la vie personnelle et sociale.»

Solo. Concernant les Coptes, le porte-parole réfute les soupçons de discrimination : «C’est le devoir du bon musulman de protéger les gens du Livre. Tant qu’ils ne nous attaquent pas et qu’ils respectent nos règles de vie, nous les défendrons.» Idem pour les touristes, qui «sont les bienvenus, s’ils ne font pas de provocation». Quid des relations avec les Frères musulmans ? «Nous sommes tous deux d’inspiration islamiste, mais nous n’avons pas les mêmes priorités», explique-t-il.

Après plusieurs tentatives d’alliance, les salafistes et la confrérie ont finalement décidé de jouer solo. Les partis des premiers se sont également montrés prudents à l’égard de la révolte en cours, craignant qu’elle n’aboutisse à un report des élections. Place Tahrir, ils sont pourtant nombreux à arborer une barbe sans moustache, le qamis, et une trace noire sur le front, signe qu’ils prient beaucoup. Des salafistes qui, pour certains, appartiennent à un parti mais ont décidé de joindre le mouvement pour des motivations individuelles. De leurs discours ressort «l’espoir d’un régime politique fondé sur l’islam», mais également un souci de justice sociale et une haine féroce de l’armée.

«Cette prise de distance vis-à-vis de la ligne officielle des partis chez les salafistes, notamment les plus jeunes, est une des nouveautés de cette « seconde révolution ». On avait déjà observé cela chez les Frères musulmans en janvier», note le politologue Stéphane Lacroix, spécialiste du salafisme. Plusieurs de leurs tentes ont été plantées sur la place. Une cohabitation inhabituelle entre les religieux et les révolutionnaires libéraux. «On apprend à se connaître», souligne Omar, un jeune manifestant. «Ce qui compte, c’est que même si on est différent, on aime l’Egypte», relève un autre.

Humoristique. C’est pour lutter contre le préjugé d’un salafisme totalitaire, archaïque et coupé de la société que les frères Tolba ont lancé le projet Salafyo Costa, du nom d’une célèbre chaîne de cafés britannique. Mohammed Tolba, gestionnaire des ventes dans une grosse entreprise, avait le sentiment d’être montré du doigt à chaque fois qu’il se rendait sur la place en raison de sa longue barbe. Avec Ezzat, son frère réalisateur, et quelques amis, dont certains très libéraux, ils ont décidé de produire un court métrage humoristique pour tourner en dérision les divisions de la société. Et montrer qu’on pouvait être «salafiste et normal». Le film a été vu des centaines de milliers de fois sur YouTube. «On veut montrer qu’on peut vivre et avoir des projets ensemble, quelles que soient nos différences d’opinion», explique Ezzat. Salafyo Costa compte une centaine de membres actifs. En plus des films, dont le prochain traitera de la question nubienne – minorité noire dans le sud du pays -, ces membres ont mis en place des actions sociales dans des quartiers défavorisés du Caire. Pour ce qui est de la politique, la bande ne votera pas d’une seule main aux législatives. Cela n’a aucune importance pour Ezzat : «Mon frère est pour l’instauration de la charia, moi absolument pas. Mais il y a beaucoup d’autres sujets sur lesquels nous pouvons être d’accord. La politique ne se résume pas à une affaire de bikini ou de niqab.»

  2 Responses to “Egypte: Les salafistes, Coran ascendant”

  1. Minuscule remarque sur la dernière ligne, mais révélatrice d’une incompréhension monumentale : que je sache, la population féminine du monde ne se partage pas entre porteuses de niqab et porteuses de bikini. Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que l’immense majorité des femmes n’appartient à aucune de ces deux catégories. Ces gens les ouvrent-ils ou sont-ils incapables de voir l’Occident autrement qu’à travers le prisme de leur haine (ou de leur obsession)? Le sheikh aveugle de l’article serait à inventer s’il n’existait pas! Conversation en septembre dernier avec le consul d’un pays maghrébin à Lille: il se dit dégoûté par le spectacle de toutes ces filles en bikini dans les rues. A Lille? dans la rue? lors de cet été pourri? Pourquoi est-ce que je ne les vois pas, moi?

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