Vêtement et coiffure

Débat télévisé sur le voile en Égypte, chaussure à l’appui

Remarque préliminaire

Nous traduisons ici l’intégralité d’un article paru dans le forum arabe Al-Hiwar al-mutamaddin en date du 3 juillet 2016[1], en réponse à une fatwa émise par le Mufti d’Égypte Shawki Allam dans laquelle il affirme que le voile est une obligation islamique. La presse s’est largement fait l’écho de cette fatwa, mais nous n’avons pas pu en obtenir le texte. Cet article se réfère à un autre billet publié sur le même forum en date du 20 janvier 2010, sous le même titre, signé Mustapha Rachid, Professeur de Shari’a à Al-Azhar[2].

L’auteur de cet article, Mustapha Rachid[3], se présente comme suit sur sa page dans le forum arabe[4]: «Cheikh azharite, mufti de l’Australie, professeur de droit musulman et de religions comparées, a obtenu le titre al-‘alamyiyah en droit musulman et en droit en 1987 de la Faculté de shari’a et de droit, section de Damanhur, et ensuite le doctorat en religions comparées; il a été menacé de mort plusieurs fois.» Mustapha Rachid préside l’union mondiale des experts de l’islam pour la paix et contre la violence[5].

De nombreux articles en arabe et en langues étrangères ont rapporté que Mustafa Rachid a soutenu une thèse de doctorat à l’Université de l’Azhar dans laquelle il affirme que le voile n’est pas une obligation religieuse. Cette information a été démentie par l’Azhar, ainsi que par le concerné lui-même, dans une interview accordée au journal Al-Wafd en date du 30 juillet 2012[6]. Il affirme par contre avoir émis une fatwa il y a un certain temps dans un livre intitulé Al-Rad ‘ala al-fatawa al-wahhabiyya wal-fikr al-mutatarrif al-irhabi (Réponse aux fatwas wahhabites et de la pensée extrémiste wahhabite). Il se dit surpris que les journaux aient publié cette information sans même le consulter. Cette interview reprend les termes de ce qui est dit dans l’article qui suit.

Ce cheikh est connu pour ses fatwas à contre-courant. Il a ainsi soutenu que le vin n’est pas interdit dans l’islam, que le Mont Sinaï est plus sacré que la Mecque, que l’appel à la prière par haut-parleurs est contraire à l’islam, et que le voile n’est pas obligatoire dans l’islam. Dans une émission de télévision du 26 septembre 2016 portant sur ses fatwas, il s’est fait agresser par son contradicteur, Maître Nabih Al-Wahsh, qui l’a frappé avec une de ses chaussures[7].

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(à partir de la minute 34)

Traduction intégrale: Réponse à mon frère le Mufti d’Égypte: le voile n’est pas une obligation islamique

En réponse à la déclaration de mon honorable frère, le docteur Shawki Allam, Mufti d’Égypte, émise hier et selon laquelle le voile islamique est obligatoire, sans nous donner ses preuves à l’appui de ce point de vue, nous disons ce qui suit:

D’entrée, avec l’appui de Dieu et sa direction, en vue de rechercher la vérité et de plaire à Dieu, et en sollicitant le soutien de ses apôtres et de ses proches, nous adressons notre prière et notre salut à l’interlocuteur de Dieu, Moïse, paix sur lui, tout l’amour et le salut à la parole de Dieu, le Christ, gloire à lui dans le plus haut, tout le salut et toute la soumission au Prophète de l’Islam Muhammad Ibn Abdullah, et notre prière et notre salut à tous les prophètes de Dieu, sans distinction entre eux.

Le soi-disant hijab islamique, et plus exactement le couvre-chef, n’est jamais mentionné dans le Coran.

La question du hijab s’est imposée dans la pensée musulmane et non musulmane au point que notre honorable frère, le docteur Shawki Allam, nous a déclaré que le hijab est une obligation, sans en produire la preuve. Le hijab est devenu la mesure, le déterminant, le sens et le signe distinctif de l’islam aux yeux des non-musulmans. Les États non musulmans considèrent le voile islamique comme un marqueur politique, conduisant à une distinction entre les citoyens. Ce qui a provoqué des heurts et des renvois du travail dans ces pays, en raison de l’attachement de la femme musulmane à ce hijab. C’est pourquoi nous nous penchons sur ce sujet important, en recherchant la vérité le concernant ainsi que son sens et les preuves religieuses sur lesquelles se basent ceux qui prétendent qu’il s’agit d’une obligation islamique. Il faut à cet égard discuter leurs preuves avec raison, avec logique et avec des arguments afin de ne pas charger l’islam de ce qui n’en fait pas partie. En effet, les preuves de ceux qui prétendent que le voile est une obligation sont confuses et incohérentes. Parfois on parle de hijab, parfois de khimar et parfois de jilbab. Ce qui démontre leur éloignement du sens exact qu’ils visent, à savoir le couvre-chef. Ceci signifie qu’ils veulent appliquer la norme dans tous les cas à cause d’un désir et d’une faiblesse dans leur âme.

Commençons par définir le hijab: sur le plan linguistique, il désigne le rideau, la paroi, la séparation. Mettre le hijab sur une chose signifie la couvrir. Quatre versets font usage de ce terme:

M-50/17:45 – Lorsque tu lis le Coran, nous faisons, parmi toi et ceux qui ne croient pas à la vie dernière, un voile caché.

M-61/41:5 – Ils dirent: «Nos cœurs sont voilés au sujet de ce vers quoi tu nous appelles, il y a une lourdeur dans nos oreilles, et parmi nous et toi il y a un voile. Fais [ce que tu veux] et nous nous faisons [ce que nous voulons].»

M-62/42:51 – Il n’était à un humain que Dieu lui parle que par révélation, ou de derrière un voile, ou qu’il lui envoie un envoyé qui révèle, ce qu’il souhaite, avec son autorisation. ~ Il est élevé, sage.

H-90/33:53 – Ô vous qui avez cru! N’entrez pas dans les maisons du Prophète, à moins qu’on ne vous autorise pour la nourriture, sans attendre son moment. Mais lorsqu’on vous appelle, entrez alors. Et lorsque vous vous êtes nourris, dispersez-vous sans vous complaire dans un récit. Cela faisait du mal au Prophète et il se gênait de vous, mais Dieu ne se gêne pas de la vérité. Si vous demandez à [ses femmes] quelque bien, demandez-le-leur de derrière un voile. Cela est plus pur pour vos cœurs et leurs cœurs. Il n’était pas à vous de faire du mal à l’envoyé de Dieu, ni d’épouser ses épouses après lui. ~ Voilà ce qui serait, auprès de Dieu, un grand [péché].

Les trois premiers versets indiquent que le hijab désigne un rideau, une paroi ou une séparation qui empêche de voir. Ils n’ont aucun lien avec le couvre-chef ou des cheveux.

Quant au quatrième verset, il ne concerne que les femmes de Mahomet, et indique le fait de mettre une séparation entre elles et les hommes parmi les compagnons de Mahomet. Il n’existe aucune divergence entre les juristes et les cheikhs sur ce sens.

La raison de la révélation de ce verset est que les femmes du temps de Mahomet et auparavant portaient un khimar qui couvre le dos, laissant nue la partie supérieure de devant, à savoir la poitrine, le cou et une partie des seins. Et selon une autre opinion, le khimar serait une ‘aba’ah, une mante, un manteau ample et sans manches. Le quatrième verset demande aux femmes de couvrir l’ouverture de la poitrine, et ne dit pas de couvrir la tête ou les cheveux. Le verset modifie donc une coutume qui existait lors de sa révélation, parce que l’islam refuse que les femmes laissent apparaître leurs seins. Ce verset indique donc de couvrir la poitrine, sans spécifier le vêtement que la femme devait porter, ni indiquer de couvrir la tête et les cheveux. Il n’en était pas question en ce temps-là. Le but était de distinguer les femmes musulmanes des non-musulmanes, et les femmes libres des femmes esclaves qui laissaient voir leur poitrine. Les femmes esclaves chez les compagnons ne portaient pas de hijab et sortaient la poitrine nue. Si le hijab couvrait la tête et les cheveux, il aurait concerné aussi bien les femmes esclaves que les femmes libres sans distinction, car la subversion peut provenir des femmes esclaves davantage que des femmes libres si elles sont plus belles.

Certains ont déduit l’obligation du voile (hijab) du verset qui parle du jilbab:

H-90/33:59 – Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs mantes. Cela est le moindre pour qu’elles soient reconnues, et ainsi elles ne subiront pas de mal. ~ Dieu était pardonneur, très miséricordieux.

Ce verset a été révélé parce que les femmes avaient l’habitude de se découvrir le visage comme les femmes esclaves lorsqu’elles faisaient leurs besoins naturels à l’extérieur, car il n’y avait pas de toilettes dans les maisons. Certains hommes impudents les espionnaient pendant qu’ils faisaient leurs besoins. Mahomet en a été informé après qu’Omar ait dit à Suwayda’, épouse de Mahomet, «nous t’avons reconnue» lorsqu’elle faisait ses besoins. Ce récit est mentionné par Al-Bukhari, dans le chapitre relatif à la sortie des femmes pour faire leurs besoins. Ce récit dit: «Yahya Ibn-Bukayr rapporte de Layth, de ‘Uqayl, d’Ibn-Shihab, de ‘Urwa, de Ayshah: les épouses de Mahomet, prière et salut sur lui, sortaient la nuit pour faire leurs besoins à Al-Manasa’i, un terrain vague. Omar disait à Mahomet de voiler ses femmes, mais Mahomet y était réticent. Lorsque Suwayda’ Bint Zam’ah, épouse du Prophète de haute taille, est sortie pendant la nuit, Omar l’appela: ‹Nous t’avons reconnue ô Suwayda’›». Le lendemain, le verset H-90/33:59 est descendu afin d’établir une distinction entre les femmes libres et les esclaves parmi les croyantes afin que les femmes libres chastes ne soient pas importunées. Omar avait coutume de frapper les femmes esclaves lorsqu’elles se couvraient ou ramenaient la mante sur elles afin d’observer les normes vestimentaires des femmes libres.

Ils se basent aussi sur un récit attribué à Mahomet, rapporté par Ibn-Da’ud de ‘Ayshah selon lequel Asma’, fille d’Abu-Bakr, est entrée chez le messager de Dieu, lequel lui aurait dit: «Ô Asma’, lorsque la femme a ses règles, on ne doit en voir que ceci», en désignant le visage et les mains.

Pour répondre à ceux qui se basent sur ce récit afin d’affirmer le caractère obligatoire du hijab (couvert-chef), nous disons que ce récit est un récit unique, c’est-à-dire qu’il ne figurent pas parmi les récits récurrents, authentiques, avec une chaîne de transmission ininterrompue, à propos desquels il y a consensus. Il s’agit d’un récit unique, avec une chaîne de transmission interrompue, puisque Abu-Da’ud qui le rapporte de ‘Ayshah ne l’a pas connue et ne l’a pas rencontrée. Il ne peut donc servir que de récit de référence, qui n’institue ni n’abroge une norme. Comment dans ce cas peut-on le considérer comme base d’une norme islamique obligatoire, laquelle constitue le degré le plus élevé des prescriptions islamiques? La norme obligatoire ne peut se baser sur une supputation,  une déduction ou l’effort de réflexion humain, douteux – elle doit reposer sur des preuves absolues dont le sens est clair.

Vu ce qui précède, nous énonçons et émettons une fatwa en toute confiance et certitude selon laquelle le hijab n’est pas une obligation islamique. Celui qui dit qu’il s’agit d’une obligation doit revoir son avis et être confronté afin de ne pas léser l’islam sans le vouloir et porter un jugement superficiel sur la pensée divine (qu’à Dieu ne plaise) en se fixant sur des touffes de cheveux alors que les yeux, les joues et les lèvres sont plus séducteurs et influents.

Que Dieu te pardonne , honorable frère Shawki. Nous savons que vous êtes savant et humble, et capable de revenir sur votre point de vue lorsque vous serez certain qu’il est erroné, afin qu’il ne constitue pas une loi au-dessus de la loi de Dieu.

À Dieu la modération de la voie [M-70/16:9] et la recherche de sa complaisance.

Le cheikh Dr Mustapha Rachid

[1]     http://www.ahewar.org/debat/show.art.asp?aid=522822

[2]     http://www.ahewar.org/debat/show.art.asp?aid=200188

[3]     Voir sa page facebook https://goo.gl/qW90ZM, et sa page dans le Forum arabe Al-Hiwar al-mutamaddin: http://www.ahewar.org/m.asp?i=3699

[4]     http://www.ahewar.org/m.asp?i=3699

[5]     Voir sur cette union et son conseil constitutif http://www.shbabmisr.com/t~113734, union créée le 17 juin 2015 par l’organisation onusienne Aldameer association for human rights (http://englishweb.aldameer.org/en/)

[6]     http://goo.gl/cbhnDg

[7]     https://www.youtube.com/watch?v=d4v_LkYZQY8

Sami Aldeeb, Professeur des universités
Directeur du Centre de droit arabe et musulman
Traducteur du Coran en français et auteur de nombreux ouvrages
www.sami-aldeeb.com
www.blog.sami-aldeeb.com

Cet article est un extrait d’un livre de Sami Aldeeb qui paraîtra prochainement, intitulé: Le voile dans le Coran: interprétation des versets relatifs au voile à travers les siècles.

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